EST-IL EXACT QUE TOUTE PENSÉE ÉMET UN COUP DE DÉS ?

On a, dans ce foyer, dans ce théâtre, plusieurs fois soutenu le texte représenté d’une musique. Ce fut il y a peu, je m’en souviens avec tendresse, le cas de mon propre texte, L’écharpe rouge.

Ce que je vais dire relève de l’abstraction sans musique. Il y à là seulement quelqu’un qui parle, c’est la loi jusqu’à ce jour des Conférences du Perroquet.

Pour arrimer mon courage de ne proposer que peu d’ornements, je m’abriterai derrière cette thèse de Mallarmé, qui est que quelqu’un qui parle peut à lui seul équivaloir à tout ce que la musique suscite. Mallarmé le disait en ces termes: «Au moment exact où la musique paraît s’adapter milieux qu’aucun rite à ce que de latent content, et d’à jamais abscons, la présence d’une foule, a été montre que rien, dans l’inarticulation ou l’anonymat de ces cris, jubilation, orgueils, et tous transports, n’existe, que ne puisse avec une magnificence égale — et, de plus, notre conscience, cette clarté — rendre la veille et sainte élocution; ou le Verbe, quand c’est quelqu’un qui le profère. »

Mallarmé disait cela, après tout, dans une conférence, justement. Nous aurait justifiés une fois pour toutes qu’elle soit du Perroquet. Aussi la déclarerons-nous telle rétroactivement, nous exposant ainsi à une très haute mesure.

Le 11 Février 1890, à Bruxelles, Mallarmé prononce en effet une conférence sur Villiers de l’Isle-Adam. Villiers était mort en août 1889. Entre lui et Mallarmé, il y avait une amitié profonde, nouée dès les années 1865–1870. C’est ainsi qu’en 1870, Villiers était venu voir son ami à Avignon, ou Mallarmé exerçait la noble profession de répétiteur d’anglais dans un lycée, comme il le fit toute sa vie. Parmi les compagnons de voyage de Villiers de l’Isle-Adam, il y avait Judith Gauthier, l’admiratrice éperdue de Wagner.

Villiers de l’Isle-Adam est un des très rares écrivains à n’avoir pas fui Paris pendant la Commune. Nous avons de lui là-dessus des notes précises, sereines, qui balancent les sinistres déclarations de propriétaires chatouillés et féroces que firent en la circonstance les Flaubert, Goncourt, George Sand et autres Leconte de Lisle. On peut dire que Hugo, Rimbaud, Verlaine peut-être, et Villiers, sont tout ce qui surnage de la débâcle morale, de la profonde canaillerie, où s’exhibèrent en ce moment de vérité les écrivains qu’avait entretenus dans leurs allures d’esthètes les agapes financières du Second Empire. Villiers notait en particulier la beauté du Paris Communard, la visibilité d’un bonheur des passants, le sentiment que la ville était enfin parcourue par ses habitants réels.

J’ajoute que le livre de Jean Aubry qui s’appelle, à juste titre, Une amitié exemplaire: Villiers de l’Isle-Adam et Stéphane Mallarmé, parut en 1941. Laissons jouer ces dates, et ces noms: 1870, la Commune, Wagner, Villiers, Mallarmé, 1941. Ce tressage du pire de l‘histoire, du génie intellectuel, de l’amitié, je crois qu’il compose assez nettement ce qu’on peut nommer le site temporel de Mallarmé. Il le désignait lui-même ainsi:

 

On assiste, comme finale d’un siècle, pas ainsi que ce fut dans le dernier, à des bouleversements; mais, hors de la place publique, à une inquiétude du voile dans le temple avec des plis significatifs et un peu sa déchirure.

 

Mallarmé, mort en 1898, à 56 ans, ne pouvait pas encore imaginer que ce que la déchirure du voile allait révéler était le couple fondateur de la boucherie de 14–18 et de la révolution d’Octobre, et qu’ainsi, en matière de «place publique», on allait être servi. Son énoncé semble tout à fait convenir a notre propre site, mais peut-être Le voile, à nouveau déchiré, laissera voir, à nouveau, ce qui nous est tout à fait inouï.

Mallarmé commençait ainsi son hommage à Villiers:

 

Un homme au rêve habitué, vient ici parler d’un autre,

qui est mort.

 

Au rêve habitué… C’est une définition paradoxale, car, dans le poème intitulé «Toast Funèbre», que Mallarmé écrit en 1873 pour célébrer Théophile Gauthier, il énonce comme un impératif poétique l’interdiction du rêve. Ceci:

 

C’est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,

Où Le poète pur a pour geste humble et large

De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge.

 

Soit dit en passant, ce poème dessine une autre constellation. Le recueil où il parait, qui est le Tombeau de Théophile Gauthier, détient une sorte de passage dont le mort, ce Théophile Gauthier qui sut se faire aimer de tous, est la cause absente: le passage Hugo-Mallarmé. Le recueil s’ouvre en effet par un superbe poème de Hugo, celui où l’on trouve les vers fameux qui donnèrent un titre à Malraux:

 

Ah! quel farouche bruit font dans le crépuscule

Les chênes qu’on abat pour Le bûcher d’Hercule.

 

Seul le poème de Mallarmé se tient à hauteur d’une pareille ouverture. Mallarmé avait de Hugo une image puissante et conclusive:

 

Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose, philosophie, éloquence, histoire au vers, et, comme il était le vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s’énoncer. Monument en ce désert, avec le silence loin; dans une crypte la divinité ainsi d’une majestueuse idée inconsciente, à savoir que la forme appelée vers est simplement elle-même la littérature; que vers il y a sitôt que s’accentue la diction, rythme dès que style. Le vers, je crois, avec respect attendit que le géant qui l’identifiait à sa main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à manquer; pour, lui, se rompre.

 

La passe de Hugo à Mallarmé est celle de la crise du vers, qui ouvre aussitôt au mystère dans les lettres. Qu’est-ce que la langue française comme langue littéraire, si défaille le vers ? Mallarmé est le guetteur de cette question, toujours posée, et sur laquelle lui, Mallarmé, reste une anticipation énigmatique.

L’interdiction du rêve est certainement une directive post hugolienne. Mais comment celui qui désigne dans le rêve l’«ennemi de sa charge» peut-il se présenter comme l’«homme au rêve habitue» ?

On aura là-dessus quelque éclaircissement, si on se demande  de quel réel il est question, qu’il faille impérativement sous traire au rêve. Il est essentiel de comprendre que, aux antipodes de la connexion du rêve et de la Nature, où s’origine la vision romantique, et que Baudelaire n’a qu’à demi disjointe, parce qu’il en a encore la nostalgie, Mallarmé soutient qu’a l’époque de l’emprise technicienne, du cartésianisme accompli dans son effective possession, la Nature a cessé de valoir comme réfèrent de la métaphore poétique: «La Nature a lieu, on n’y ajoutera pas; que des cités, les voies ferrées et plusieurs inventions formant notre matériel

Je soutiendrai donc que le réel dont le texte mallarméen propose l’attente n’a jamais la figure déployée du spectacle. La doctrine de Mallarmé dévoue la poésie à l’événement, c’est à dire au pur «il y a» de l’occurrence. On s’est mépris sur la fonction du négatif chez Mallarmé parce qu’on a cru y discerner un désespoir nihiliste. Certes, et j’y ai consacre dans Théorie du Sujet un large développement, on trouve chez lui une dialectique achevée des procédures de l’absence. L’intelligence du moindre poème suppose qu’on distingue avec soin trois régimes de la négation: l’évanouissement, dont la valeur est causale, l’annulation, dont la valeur est conceptuelle, la forclusion, de valeur nulle.

Mais cette dialectique n’a qu’une valeur opératoire. Elle organise une expérience où capter, toute factualité soustraite, la pure essence du ce-qui-advient. La question mallarméenne n’est pas: qu’est-ce que l’être ? Sa question est : qu’est-ce que «avoir lieu», qu’est-ce que «se produire» ? Y a-t-il un être du ce-qui-advient en tant qu’il advient? Bien entendu, cette question est tout a fait voisine d’une autre, souvent tenue pour centrale, et qui est: qu’est-ce que disparaître ? Mais Le disparaître n’est ici que l’obliquité du paraître, quand ce qui est en jeu est l’apparaître.

Mallarmé nous convoque à penser que l’appui du sens et de la vérité n’est pas dans ce qui se donne ou s’étale, mais dans ce qui est, selon son mot, «surgi de la croupe et du bond». Peut-il y avoir, et à quelles conditions, une pensée du «surgir», une rationnelle nomination de ce qui ne se laisse compter qu’une fois, n’ayant ni insistance ni consistance? C’est bien au point du réel que Mallarmé consacre la littérature. En quoi il lui convient à la fois de la délester du rêve, et d’y être cependant habitué, car on ne peut saisir ce point pur qu’autant qu’on procède en soi-même à l’interdiction du rêve. C’est ici l’interdit, dont la matière est le rêve, qui commande l’impossible, dont l’équivoque est le réel.

Dans les termes de Lacan, on dira qu’un interdit porté sur la totalisation imaginaire autorise une soustraction symbolique d’ou se fixe un point de réel.

C’est pourquoi n’importe quel poème de Mallarmé décrit le lieu d’un évènement aléatoire, qu’il est requis d’interpréter à partir de ses traces. Contrairement à ce qui se dit le plus souvent, nulle poésie n’est plus soumise à l’action. Cet univers poétique est bien la passe hugolienne, en ceci qu’il est l’envers des Contemplations. Le sens, à mon avis toujours univoque, du texte de Mallarmé, ne résulte pas d’un en-dessous symbolique, ou d’une obsession thématique. Il n’y a dans Mallarmé aucune profondeur. Le sens résulte de la détection de ce qui s’y est produit, de la mise en jeu événementielle dont nous n’avons, au départ, que le décor.

Vous connaissez le fameux «hermétisme» de Mallarmé, qui a poussé tant d’exégètes littéraires à des gloses, et à la bien commode doctrine de la polysémie, laquelle donne droit à l’arbitraire des interprétations. Cet «hermétisme» doit plutôt être pense dans la catégorie de l’énigme, au sens policier du terme. Ce salon vide, ce vase de fleurs, cet éventail, cette pierre tombale, cette mer sombre et déserte, de quel crime, de quelle catastrophe, de quel manquement majeur, sont-ils les indices? Le plus grand interprète de Mallarmé, l’australien Gardner Davies, a titre l’un de ses livres: «Mallarmé et le drame solaire». C’est un titre dont le mot «drame» porte la valeur générale. Le coucher du soleil est en effet un exemple de ces événements défunts, de cet apparaître dans le disparaitre, dont il faut reconstruire au cœur de la nuit le «il aura eu lieu». Mais tous les poèmes ont une structure dramatique. Si vous avez au départ du poème une extrême condensation des figures, quelques objets, c’est selon la même loi qui fait que dans un roman policier, on ne saurait avoir plus de quelques personnages, au plus une dizaine, puisque c’est dans ce groupe fini que doit errer le soupçon, et qu’au delà d’un certain nombre, il devient évasif et sans portée. Les objets mallarméens sont essentiellement suspects, suspects d’avoir supporté, ou entravé, une action radicale, un événement qu’il faut sauver au bord de l’oubli. Il faut qu’il y ait une scène fortement circonscrite, et telle qu’à l’interprétant, au lecteur, rien n’est dissimule. Le protocole descriptif du poème ne va pas au delà d’un système d’indices tel qu’une seule hypothèse quant à ce qui s’est passé permet de lui donner une consistance. Une seule déduction à partir de cette hypothèse doit permettre d’annoncer comment, étant aboli l’événement va cependant se fixer dans son décor, devenant ainsi l’éternité d’une «notion pure». Et il n’y a de notion pure que du pur «il y a».

Ce qui se dit aussi: toute loi est une loi des suspects. La poésie soupçonne l’être de ne pas vouloir livrer l’événement qu’il détient.

Si la poésie est un usage essentiel du langage, ce n’est pas parce qu’elle le voue à la Présence, à la proximité de l’être; c’est au contraire parce qu’elle le plie à la maintenance de ce qui, radicalement singulier, action pure, serait sans lui retombé dans la nullité du lieu. La poésie est assomption d’un indécidable: l’action elle-même, l’agir de l’acte, dont on ne peut savoir qu’il a eu lieu qu’en pariant sur sa vérité.

L’être est ce dont se prodigue un savoir, l’événement ce dont se trame une vérité.

Un événement n’a pas lieu n’importe où. Il y a ce que j’appellerai des sites événementiels, dont la structure d’être est une condition nécessaire, quoique non suffisante, pour que s’y décline le multiple essentiellement paradoxal qu’est l’événement. Cette structure tient toujours li ce que le site est au bord du vide, en ceci que les termes qui en composent la présentation-multiple ne sont pas, eux, présentes. Un site événementiel est, dans une situation globale, un multiple qui est compté-pour-un sous la condition que ce qui lui appartient ne le soit pas. On peut ainsi démontrer que l’usine est un site événementiel de la politique moderne, en ceci que, sous le nom d’entreprise, elle est présentée, sans que les ouvriers le soient, ni, à vrai dire, ne puissent l’être. Sinon que justement l’intervention interprétante procède, à partir de l’événement, à la mise en circulation d’un nom de cet imprésentable. Le site événementiel conjoint ainsi la solidité de l’un-multiple à l’errance du vide, laquelle ne se fixe que dans la dialectique de l’événement et de l’intervention. En substance: une intervention est ce qui fait nom d’un élément imprésenté du site pour qualifier l’événement dont ce site est le site. Un poème de Mallarmé est une intervention fictive.

Que le statut des ouvriers relève de la dialectique du site, de l’événement et de l’intervention n’avait pas échappé à Mallarmé. Dans le texte qui a pour titre «Conflit», et pour lequel, au point où nous en sommes, il faut donner tout le Germinal de Zola, Mallarmé écrit ceci, faisant du sommeil des ouvriers du chemin de fer, sous ses fenêtres, l’emblême d’une non-présentation, à la relève de quoi sa pensée doit désormais s’étendre:

 

Les constellations s’initient à briller: comme je voudrais que parmi l’obscurité qui court sur l’aveugle troupeau, aussi des points de clarté, telle pensée tout  à l’heure, se fixassent, malgré ces yeux scellés ne les distinguant pas — pour le fait, pour l’exactitude, pour qu’il soit dit.

 

Mallarmé, vous voyez, représente comme un enjeu que puisse être dit, exactement, ce à quoi l’invisibilité ouvrière expose la pensée intervenante. Et il conclut magnifiquement:

 

Ces artisans de tâches élémentaires, il m’est loisible, les veillant, à côté d’un fleuve limpide continu, d’y regarder le peuple — une intelligence robuste de la condition humaine leur courbe l’échine journellement pour tirer, sans l’intermédiaire du blé, le miracle de vie qui assure la présence: d’autres ont fait les défrichements passes et des aqueducs, ou livreront un terre-plein à telle machine, les mêmes, Louis-Pierre, Martin, Poitou ou Le Normand, quand ils ne dorment pas, ainsi s’invoquent-ils selon les mères ou la province; mais plutôt des naissances sombrèrent en l’anonymat, et l’immense sommeil l’ouïe à la génératrice, les prostrant, cette fois, subit un accablement et un élargissement de tous les siècles et, autant cela possible — réduite aux proportions sociales, d’éternité.

 

Vous voyez que le poète est le veilleur de l’invisibilité ouvrière.

Vous voyez aussi que c’est le mot «peuple» qui est prélevé dans le vide du sommeil ouvrier, et qui, par l’intervention du texte, circule désormais, dans l’injonction d’une valeur éternelle.

Plus généralement, il faut concevoir que le poème est une intervention aux abords d’un site événementiel  dont il institue la fiction. Cette intervention vise à détecter l’événement dont le nom rompra la séparation d’avec le vide. Parce que cette séparation entre le vide et l’un, entre le site et l’imprésentable, l’ordre ordinaire, celui de la réalité, la perpétue. Or cette séparation est une injustice faite à  l’être. La poésie est vérité parce qu’elle propose une fiction réparatrice au regard d’une injustice faite à l’être. Cette injustice est que l’événement soit interdit d’être.

Par rapport à cette définition, Un coup de dés… est en position générale, de ce que son enjeu est la doctrine de l’événement comme telle, et non son investissement dans telle ou telle figure.

Je vous lis préalablement ce texte, conscient de vous inviter ainsi à le lire, fait qu’il est pour l’œil plutôt que pour l’oreille.

Mallarmé prévoyait expressément que son Livre absolu serait lu en public. Il voyait dans ces lectures une opération à la fois politique et spirituelle, qui donnerait au public la représentation de ce que ce public — comme les ouvriers des chemins de fer tout à l’heure — détient en lui-même d’invisible. Il imaginait ce public comme immense. Séance après séance, les calculs qu’il faisait annonçaient au minimum 480,000 participants, auditeurs ou lecteurs.

Il concevait l’opération comme un rapport à la foule, terme essentiel pour Mallarmé. Il disait: «Dans cette épreuve de la foule par les narrations ou réciproquement, moi, je suis simple lecteur emportant mon exemplaire.»

Le Livre disparaissait dans la lecture, il en devenait le vide central. Mallarmé note: «Livre, même et nul, en tant que central, ange.»

Faire, par lecture, du texte de Mallarmé, l’ange qui passe sur un détachement de foule, que ce soir vous constituez, est fidèle à son vœu.

Je signale qu’Antoine Vitez et moi-même nous nous y emploierons, le 27 Janvier et le 24 Février, ici-même, sans aucune référence commémorative, par le seul effet simple de notre commune admiration pour ces vers et ces proses dont le statut dans notre langue est proprement unique.

Si je lis main tenant Un coup de dés, c’est au titre de texte de pensée, du plus grand texte théorique qui existe sur les 10 conditions d’une pensée de l’événement.

 

Un coup de dés jamais

Quand bien même lance dans des circonstances éternelles, du fond d’un naufrage,

Soit/que l’Abîme, blanchi, étale, furieux, sous une inclinaison plane désespérément d’aile (la sienne) par avance retombée d’un mal à dresser le vol, et couvrant les jaillissements, coupant au ras les bonds, très à l’intérieur résume l’ombre, enfouie dans la profondeur, par cette voile alternative, jusqu’ adapter à l’envergure sa béante profondeur en tant que la coque d’un bâtiment, penche de l’un ou l’autre bord. Le Maitre, hors d’anciens calculs où la manœuvre, avec l’âge oubliée, surgi/ — jadis il empoignait la barre —, inférant, de cette conflagration à ses pieds de l’horizon unanime, que se prépare, s’agite, et mêle, au poing qui l’étreindrait comme on menace un destin et les vents, l’unique Nombre qui ne peut pas être un autre (Esprit pour le jeter dans la tempête, en reployer la division et passer, fier, hésite (cadavre par le bras écarté du secret qu’il détient), plutôt que de jouer, en maniaque chenu, la partie au nom des flots (un envahit le chef, coule en barbe soumise naufrage, cela, direct, de l’homme, sans nef, n’importe/où vaine)/ ancestralement à n’ouvrir pas la main crispée par delà l’inutile tête : legs, en la disparition, à quelqu’un ambigu, l’ultérieur démon immémorial ayant, de contrées nulles, induit le vieillard vers cette conjonction suprême avec la probabilité. Celui (son ombre puérile caressée et polie et rendue et lavée, assouplie par la vague et soustraite aux durs os perdus entre les airs) ne d’un ébat, la mer par l’aïeul tentant, ou l’aïeul contre la mer, une chance oiseuse.

(Fiançailles dont le voile d’illusion rejailli, leur hantise, ainsi que le fantôme d’un geste, chancellera, s’affalera, folie.)

 

N’abolira

Comme si, une insinuation simple au silence enroulée avec ironie, ou le mystère précipité, hurlé, dans quelque proche tourbillon d’hilarité et d’horreur voltige, autour du gouffre, sans le joncher, ni fuir, et en berce le vierge indice. Comme si, plume solitaire éperdue, — sauf que la rencontre ou l’effleure, une toque de minuit, et immobilise au velours chiffonné par un esclaffement sombre cette blancheur rigide; dérisoire en opposition au ciel trop, pour ne pas marquer exigüment quiconque, prince amer de l’écueil, s’en coiffe (comme de l’héroïque irrésistible mais contenu par sa petite raison virile) en foudre. Soucieux, expiatoire et pubère, (muet rire, que Si)

La lucide et seigneuriale aigrette de vertige au front invisible scintille puis ombrage une stature mignonne ténébreuse, debout en sa torsion de sirène, le temps de souffleter, par d’impatientes squames ultimes, bifurquées un roc faux manoir tout de suite évaporé en brumes qui imposa une borne à l’infini.

C’était le nombre — issu stellaire — ?

Existât-il (autrement qu’hallucination éparse d’agonie)

Commençât-il et cessât-il (sourdant que nié, et clos quand apparu) enfin par quelque profusion répandu en rareté

Se chiffrât-il

évidence de la somme pour peu qu’une

Illuminât-il

Ce serait, pire ? non davantage ni moins indifféremment, mais autant

le Hasard.

(Choit la plume, rythmique suspens du sinistre, s’ensevelir aux écumes originelles, naguère d’où sursauta son délire jusqu’à une cime flétrie par la neutralité identique du gouffre).

Rien de la mémorable crise ou se fût l’événement accompli en vue de tout résultat nul humain, n’aura eu lieu (une élévation ordinaire verse l’absence), que le lieu — inférieur, clapotis quelconque comme pour disperser l’acte vide, abruptement, qui sinon par son mensonge eut fondé la perdition dans ces parages du vague en quoi toute réalité se dissout ;

Excepté, à l’altitude, peut-être, aussi loin qu’un, en droit, fusionne avec au delà (hors l’intérêt quant à lui signalé en général selon telle obliquité, par telle déclivité de feux), vers ce doit être le Septentrion aussi Nord, une constellation, froide d’oubli et de désuétude pas tant qu’elle n’énumère, sur quelque surface vacante et supérieure, le heurt successif sidéralement d’un compte total en formation ;

Veillant, doutant, roulant, brillant et méditant, avant de s’arrêter à quelque point dernier qui le sacre.

 

Toute pensée émet un Coup de Dés

 

 (Note: Le texte ici reproduit est celui de la lecture, ponctué par mon souffle.)

 

Dans Un coup de dés… la métaphore de ce que tout site événementiel  est au bord du vide est bâtie à partir d’un horizon désert sur une mer orageuse. Ce sont là, parce que ramenées à la pure imminence du rien  — de l’imprésentation — ce que Mallarmé nomme les «circonstances éternelles» de l’action. Le vocable par lequel Mallarmé désigne toujours un multiple présenté aux confins de l’imprésentation est l’Abîme, lequel, dans Un coup de dés… est «étale», «blanchi», et récuse d’avance toute sortie de soi, «l’aile» de sa propre écume étant «retombée d’un mal à dresser le vol».

Le paradoxe d’un site événementiel est de ne se laisser reconnaître qu’à partir de ce qu’il ne présente pas dans la situation où lui-même est présenté. Ce n’est en effet que de faire-un de multiples inexistants dans la situation qu’un multiple est au bord du vide.

Mallarmé présente génialement ce paradoxe en composant, à partir du site — l’Océan désert — un multiple fantôme, qui métaphorise l’inexistence dont le site est la présentation. Dans le cadre scénique vous n’avez que l’Abime, mer et ciel indistinguables. Mais de «l’inclinaison plane» du ciel et de la «béante profondeur» des flots, voici que se compose l’image d’un navire, voile et coque, révoqué aussitôt qu’allégué, en sorte que le désert du site «très a l’intérieur résume (…) un bâtiment» qui, lui, n’existe pas, étant l’intériorité figurative dont la scène vide indique, par ses seules ressources, la probable absence. Ainsi l’événement va-t-il, non seulement se produire dans le site, mais à partir de la suscitation de ce que le site contient d’imprésentable: le navire «enfoui dans la profondeur», et dont la plénitude abolie — puisque seul l’Océan est présenté — autorise d’annoncer que l’action se déroulera «du fond d’un naufrage». Car tout événement, outre qu’il est localisé par son site, en opère la ruine au regard de fa situation, puisqu’il en nomme rétroactivement le vide intérieur. Le «naufrage» seul nous donne ces débris allusifs dont se compose, dans l’un du site, le multiple indécidable de l’événement.

Une caractéristique fondamentale de l’événement est qu’il est ultra-un, en ceci que l’élément déterminant du multiple qu’il est lui-même. Une révolution, une grève, une guerre, une représentation artistique marquante, contiennent leur propre nom. Quand Saint-Just déclare, en 1794, que «la révolution est glacée», il désigne certes des facteurs multiples, la lassitude, l’impuissance terroriste, le poids de la guerre et des militaires. Mais il désigne, en immanence aces termes, ultra-un de leur multiple, la révolution, qui ainsi, pouvant être elle-même qualifiée dans la situation qu’elle nomme, est en position d’appartenance a elle-même.

Dans le texte de Mallarmé, le nom de l’événement, interne à son être, va se disposer à partir d’un des débris du navire fantôme, symbole de ce que le site ne présente pas ses termes. Le débris est le capitaine du navire naufragé, le «maître», dont le bras élevé au-dessus des flots serre entre ses doigts les deux dés qu’il s’agit de jeter sur la surface de la mer. Dans ce «poing qui l’étreindrait», se «prépare s’agite et mêle (…) l’unique Nombre qui ne peut pas être un autre».

Que le geste de jeter les dés soit porté par le capitaine que tire littéralement du lieu nu le naufrage d’un navire inexistant — donc la disparition d’un non-être — nous indique que le nom de l’événement, sa circulation à la surface de la réalité, ne peut en effet qu’être prélevé dans le vide que borde le site événementiel. Telle est la fonction de toute intervention: décider que l’événement appartient à la situation, en tirant du vide qu’il côtoie, c’est a dire de termes imprésentables, le nom sous lequel il va désormais circuler et propager ses fidèles conséquences.

Pourquoi l’événement, tel qu’il advient a l’un des sites à partir des multiples «naufragés» que cet un ne présente que dans leur résultat-un, est-il ici un coup de dés? Que signifie ce nom? Ce geste symbolise l’événement en général, soit ce qui, purement hasardeux, ininférable de la situation, n’en est pas moins un multiple fixe, un nombre, que rien ne peut modifier dès lors qu’il a étalé — «reployé la division» — la somme de ses faces visibles. Un coup de dés conjoint l’emblème du hasard a celui de la nécessité, le multiple erratique de l’événement a la rétroaction lisible du compte. L’événement dont il s’agit dans Un Coup de Dés… est donc la production d’un symbole absolu de l’événement. L’enjeu du lancer des dés «du fond d’un naufrage» est de faire événement de la pensée de l’événement.

La difficulté est alors la suivante: un événement n’est pas lui-même un terme de la situation pour laquelle il est un événement. Ce multiple est un ultra-un, je l’ai dit. Il est de son essence qu’il faille, par une procédure spéciale, que j’appelle l’intervention, décider que L’événement appartient à la situation. Considéré comme simple multiple, avec le paradoxe reconnaissable de son auto-appartenance, l’événement est indécidable. Il appartient au lieu, ou ne lui appartient pas, cette indécidabilité est de principe.

Il en résulte qu’un événement dont le contenu est l’événementialité de l’événement (et tel est bien le coup de dés lancé «dans des circonstances éternelles») ne peut à son tour avoir pour forme que l’indécision. Puisque le maître doit produire l’événement absolu (celui, dit Mallarmé, qui abolira le hasard, étant le concept actif, réalisé, du «il y a»), il doit suspendre cette production à une hésitation elle-même absolue, où s’indique que l’événement est ce multiple dont on ne peut savoir, ni voir, s’il appartient à la situation de son site. Nous ne verrons jamais le maitre lancer les dés, car sur la scène de l’action, nous ne pouvons avoir accès qu’à une hésitation tout aussi éternelle que ses circonstances: «Le maitre (…) hésite (…) plutôt que de jouer en maniaque chenu la partie au nom des flots (…) à n’ouvrir pas la main crispée par delà l’inutile tête…». «Jouer la partie», ou «n’ouvrir pas la main » ? Dans le premier cas, on manque l’essence de l’événement, puisqu’on décide de façon anticipante qu’il va se produire. Dans le second cas, de même, puisque «rien n’aura eu lieu que le lieu». Entre l’événement annulé par la réalité de son appartenance visible à la situation, et l’événement annule par sa totale invisibilité, la seule figure représentable du concept de l’événement est la mise en scène de son indécidabilité.

Aussi bien, toute la partie centrale de Un Coup de Dés… organise une stupéfiante série de transformations métaphoriques autour du thème de l’indécidable. A partir de ce bras levé qui — peut-être — détient le «secret» du nombre, se déplie, selon la technique qui déjà suscitait l’imprésentable du site océanique en y surimposant l’image d’un vaisseau fantôme, un éventail d’analogies où, peu à peu, s’obtient l’équivalence du jet des dés et de leur retenue, donc un traitement métaphorique du concept d’indécidabilité.

La «conjonction suprême avec la probabilité» que représente le vieillard hésitant à jeter les des sur la surface de la mer est d’abord, en écho des écumes initiales dont se tissait la voile du navire noyé, transformée en voile de fiançailles (les fiançailles de l’événement et de la situation), frêle tissu aux confins de l’engloutissement, qui «chancellera/s’affalera», littéralement aspire par le néant de présentation où se dispersent les imprésentables du site.

Puis ce voile, au moment de disparaître, devient une «plume  solitaire», laquelle «voltige autour du gouffre». Quelle plus belle image de l’événement, à la fois impalpable et crucial, que cette plume blanche sur la mer, dont on ne peut décider raisonnablement si elle va «joncher» ou «fuir» la situation?

La plume, au terme possible de son errance, s’ajuste au socle marin comme à une toque de velours, et, sous ce couvre chef où se jouxtent une hésitation fixée («cette blancheur rigide») et «d’esclaffement sombre» de la massivité du lieu, on voit surgir, miracle du texte, qui donc, sinon Hamlet, le «prince amer de l’écueil», c’est a dire, exemplairement, ce sujet de Théâtre qui lui-même ne trouve pas de raison recevable de décider s’il convient, ou non, et quand, de tuer le meurtrier de son père?

La «seigneuriale aigrette» du chapeau romantique dont le Danois se couvre jette les derniers feux de l’indécidabilité événementielle, elle «scintille puis ombrage», et dans cette ombre où à nouveau tout risque de se perdre, surgissent une sirène et un roc —tentation poétique du geste et massivité du lieu — qui vont cette fois conjointement s’évanouir. Car les «impatientes squames ultimes» de la tentatrice ne servent qu’a faire «s’évaporer en brumes» le roc, le «faux manoir», qui prétendait imposer «une borne à l’infini». Comprenons: l’équivalence indécidable du geste et du lieu est à ce point raffinée, sur la scène des analogies, par ses transformations successives, qu’une seule image supplémentaire anéantit l’image corrélative: l’impatient geste de la queue d’une sirène, invite à jeter les dés, ne peut que faire disparaître la limite à l’infinité de l’indécision, c’est a dire la visibilité locale de l’événement, et ramener le site originel, qui congédie les deux termes du dilemme, faute d’avoir pu établir entre eux une dissymétrie tenable, d’où puisse s’énoncer la raison d’un choix. Sur aucun roc discernable de la situation n’est plus disposée la chance mythologique d’un appel. Ce retour en arrière est admirablement stylise par la ré-apparition d’une image antérieure, celle de la plume, qui cette fois va «s’ensevelir aux écumes originelles», son «délire» (soit le pari de pouvoir décider un événement absolu) étant allé au plus haut de lui même, jusqu’a une «cime» d’ou, figurée l’essence indécidable de l’événement, elle retombe, «flétrie par la neutralité identique du gouffre». Elle n’aura pu, ce gouffre, ni le joncher (jeter les dés) ni le fuir (éviter le geste), elle aura exemplifie l’impossibilité du choix rationnel — de l’abolition du hasard — et se sera, dans cette identité neutre, simplement abolie.

En incise de ce développement figuratif, Mallarmé donne sa leçon abstraite, qui s’annonce au feuillet 8, entre Hamlet et la sirène, par un «Si» mystérieux. Le feuillet 9 en résout le suspens: «Si (…) c’était le nombre, ce serait le hasard». Si l’événement délivrait la finitude fixe de l’un-multiple qu’il est, il ne s’ensuivrait nullement qu’on puisse avoir décidé rationnellement de son lien à la situation.

La fixité de l’événement comme résultat, soit son compte pour-un, est soigneusement détaillée par Mallarmé: il viendrait à l’existence («existât-il autrement qu’hallucination»); il serait enserré dans ses limites («commençât-il et cessât-il»), ayant surgi dans sa disparition («sourdant que nié») et s’étant fermé dans son apparition (« clos quand apparu»), il serait multiple («se chiffrât-il»); mais il serait aussi compté pour un («évidence de la somme pour peu qu’une»). Bref, l’événement serait en situation, il aurait été présenté. Mais cette présentation, ou l’engloutirait dans le régime neutre de la présentation quelconque («la neutralité identique du gouffre»), laissant échapper son essence d’événement, ou, n’ayant avec ce régime nul lien saisissable, serait «pire/non/davantage ni moins/indifféremment mais autant/ le hasard», et par conséquent n’aurait pas non plus représente, à travers l’événement de l’événement, la notion absolue du «il y a».

Faut-il donc conclure, de façon nihiliste, que le «il y a» est pour toujours in-fondé, et que la pensée, se vouant aux structures et aux essences, laisse hors de son champ la vitalité interruptrice de l’événement? Que la puissance du lieu est telle qu’au point indécidable du hors-lieu, la raison vacille et cède le pas à l’irrationnel ? C’est ce que le feuillet 10 pourrait laisser entendre, ou s’énonce que «rien n’aura eu lieu que le lieu». La «mémorable crise» qu’aurait représenté l’événement absolu symbolise dans le coup de dés aurait eu ce privilège d’échapper à la logique du résultat, l’événement se serait accompli «en vue de tout résultat nul humain», ce qui veut dire: l’ultra-un du nombre aurait transcendé la loi humaine, trop humaine, du compte-pour-un, qui veut que le multiple puisque l’un n’est pas — ne puisse exister que comme résultat d’une structure. Par l’absoluité d’un geste, une interruption auto-fondatrice aurait fusionné l’aléa et le compte, le hasard se serait affirme et aboli dans l’ultra-un, «issu stellaire» d’un événement ou se déchiffre l’essence de l’événement. Mais non. «L’inferieur clapotis quelconque» de la surface marine, le pur site cette fois dépourvu de toute intériorité, même fantomatique, vient «disperser l’acte vide». Sinon, nous dit Mallarmé, si d’aventure l’événement absolu avait pu se produire, le «mensonge» de cet acte (mensonge qui est la fiction d’une vérité) aurait provoqué la ruine de l’indifférence du lieu, «la perdition (…) du vague». Puisqu’il n’a pu s’engendrer, il faut, semble-t-il, convenir que «le vague» l’emporte, que le lieu est souverain, que «rien» est le vrai nom de ce qui arrive, et que la poésie, langage ajusté à la fixation éternelle du ce-qui-arrive, ne se distingue pas des usages commerciaux où les noms ont pour vil office de faire s’échanger l’imaginaire des liens, la prospère et vaine réalité.

Or, tel n’est pas le dernier mot. Le feuillet 11, ouvert par un «excepté peut-être» où se lit une promesse, inscrit subitement, à la fois hors de tout calcul possible — donc, dans une structure qui est elle-même celle de l’événement —, et en synthèse de tout ce qui précède, le double stellaire du coup de des suspendu: la Grande Ourse (la constellation «vers (…) le Septentrion») énumère ses sept étoiles, effectue «le heurt successif sidéralement d’un compte total en formation ». Au «rien» du feuillet précèdent répond, hors-lieu («aussi loin qu’un endroit fusionne avec un au-delà») la figure essentielle du nombre, et donc le concept de l’événement. Cet événement est bien a la fois advenue de lui-même («veillant/doutant/roulant/brillant et méditant») et résultat, point d’arrêt («avant de s’arrêter à quelque point dernier qui le sacre»).

Comment est-ce possible? Pour le comprendre il faut se souvenir qu’au terme des métamorphoses ou s’inscrivait l’indécision (bras du maitre, voile, plume, Hamlet, sirène), ce n’est pas au non-geste que nous parvenions, mais à l’équivalence du geste (lancer les dés) et du non-geste (ne pas les lancer). La plume qui retournait aux «écumes originelles» était ainsi le symbole purifie de l’indécidable, elle ne signifiait pas le renoncement à l’action. Que «rien» n’ait eu lieu voulait donc seulement dire que rien de décidable dans la situation ne pouvait figurer l’événement en tant que tel. En faisant prévaloir le lieu sur l’idée qu’un événement puisse y être calcule, le poème accomplit l’essence de l’événement lui-même, qui est justement d’être, de ce point de vue, incalculable. Le «il y a» pur est simultanément hasard et nombre, multiple et ultra-un, en sorte que la présentation scénique de son être délivre seulement du non-être, puisque tout existant se réclame, lui, de la nécessite structurée de l’un. En tant que multiple in-fondé, auto-appartenance, signature indivise de soi, l’événement ne peut que s’indiquer au-delà de la situation, quoiqu’il faille parler qu’il s’y est manifesté.

Aussi, Le courage qu’il y a à tenir le geste dans son équivalence au non-geste, et de risquer ainsi l’abolition dans le site, est-il récompensé par le surgissement surnuméraire de la constellation, qui fixe au ciel des Idées l’ultra-un de l’événement.

Certes, la Grande Ourse — ce chiffrage arbitraire, qui est total d’un quatre et d’un trois, et n’a donc rien à voir avec la Parousie du compte suprême que symboliserait, par exemple, le double six — est «froide d’oubli et de désuétude», car l’événementialité de l’événement est tout sauf une chaleureuse présence. Cependant la constellation équivaut soustractivement, «sur quelque surface vacante et supérieure», à tout l’être dont est capable ce qui advient, et qui nous fixe pour tache de l’interpréter, puisqu’il nous est impossible de le vouloir.

Aussi la conclusion de ce prodigieux texte, le plus ramassé qui soit sur le sérieux limpide d’un drame conceptuel, est-elle une maxime, dont je donnais naguère une autre version dans ma Théorie du Sujet. L’éthique, disais-je, revient à l’impératif: «Décide, du point de l’indécidable». Mallarmé l’écrit : «Toute pensée émet un coup de dés». De ce que «un coup de dés jamais n’abolira le hasard», il ne faut pas conclure au nihilisme, à l’inutilité de l’action, encore moins au culte gestionnaire de la réalité et des liens fictifs qui y pullulent. Car si l’événement est erratique, et que du point des situations on ne peut décider qu’il existe ou n’existe pas, il nous est imparti de paner, c’est à dire de légiférer sans loi quant à cette existence. L’indécidabilité étant un attribut rationnel de l’événement, la garantie salvatrice de son non-être, il n’est d’autre vigilance que de l’aborder par l’angoisse de l’hésitation comme par le courage du hors-lieu. Celui qui erre aux abords des sites événementiels, fidèle à la vocation d’y intervenir pour tirer du vide un nom surnuméraire, celui-là, certains d’entre vous s’y reconnaitront. Mallarmé leur dit qu’ils sont à la fois, et la plume, qui «voltige au bord du gouffre», et l’étoile, «à l’altitude peut-être».

[1] Originally published in Les conférences du Perroquet, No. 5 (janvier 1986) 3–20.