Du Darfour à la Loire avec Ousmane pour commencer

Qui sollicite ton avis au sujet de cet étranger?

Et si sans qu’on te le demande tu le donnes, alors va-t’en de nuit en nuit avec ses ulcères aux pieds, va! et ne reviens pas

Ingeborg Bachmann

 

 

« allez » : il fait un geste du tranchant de la main dans l’air blanc.

Régulièrement, depuis des mois, nous parlons — dans la cuisine, en général. Lui ai-je fait croire que, sur les trois ou quatre récentes années de dénuement qu’il a vécues, nous pourrions, dès lors qu’il vit chez nous et que nous prenons le temps qu’il faut, rabattre jour après jour, des paroles, comme un pli apaisant de couverture?

 

« Allez vas-y. » De sa voix, terreuse-amère, et du bras (silhouette sombre à contre-jour), il mime qui vous libère ou vous chasse. Dans une rue, naguère, en Libye. Ou, après une nuit de garde à vue, dans une rue de Paris ou d’Orléans. Ou à la porte d’un centre de rétention, au bord d’une route dans la forêt d’Orléans, à des kilomètres de tout (« Comment je fais? » a-t-il dit au gendarme. . .  « Pas mon problème . . .  Allez vas-y. » )

 

« Allez va. . . » Il expulse dans l’air des phrases qui, depuis des mois, sont restées incluses en lui comme des dards.

 

Mais soudain c’est lui-même qui, debout devant la porte vitrée lumineuse, face à moi, s’adresse à lui-même ces mots : « Allez vas-y.»

 

« Allez. . . »  Il n’a nulle part où aller, sinon cette famille « de blancs » (comme il m’a dit), cette maison où il habite depuis bientôt un an, cette cuisine. . .

Lui avons-nous donné de faux espoirs ? Papiers, travail : son ou notre impuissance — administrativement entretenue — a trop de chances d’être définitive.

 

« Ici, dit-il en se rasseyant lourdement, c’est pas la vie » — ou (je transcris) « pas ma la-vie ».

 

« Claude, dit-il en regardant le carrelage gris, je vais partir. »  Vers où? Pour risquer de disparaître dans une prison à Khartoum ? Ou, s’il en sort au bout de plusieurs mois, afin de tenter de retrouver sa mère, ses sœurs disparues. . .  ou ne serait-ce que l’endroit dévasté de son village, ou les débris de sa maison ?

 

« Ici, martèle-t-il  — et je n’aurai rien à lui répondre —, c’est pas-ma-la-vie. »

 

–––––

 

Paroles d’Ousmane — ou O. — , exilé du Darfour …  

Pourquoi  avoir commencé par celles-ci — parmi tant d’autres que, de sa bouche, j’aurai entendues depuis près d’un an, et que je continue (au moment où j’achève ces lignes) d’entendre ?

 

Il les avait dites voilà des semaines… Mais elles étaient jusqu’alors restées en l’air — imminentes. Ce n’est que tout récemment — 20 mai 2008 — que je me suis résolu à les écrire — ou à les laisser, par mes mains, s’abattre, noires.

 

–––––

 

Noter ce que dit O., depuis bientôt un an qu’il habite ici et qu’il vient régulièrement parler — dans la cuisine, en fin d’après-midi  —, j’ai scrupule à le faire pendant qu’il parle. Il hésite, il se heurte moins à des manques de vocabulaire ou aux défaillances de sa syntaxe qu’à sa rugueuse prononciation. Et puis soudain, ses phrases se bousculent, et voici que, sur la table encombrée (journaux, légumes, miettes), je ne trouve pas de papier; j’attrape un bout de journal, ou une enveloppe déchirée, un crayon qui traîne — pour ne griffonner que mal, de côté, à la dérobée, gêné.

 

Et puis je répugne à l’interrompre. Ne faudrait-il pas, pourtant, reprononcer ses mots, ou lui retourner, recomposées, ses phrases ?

 

–––––

 

  1. s’interrompt souvent lui-même, visage tourné vers le sol.

S’il relève soudain les yeux, je suis gêné d’être surpris à le regarder trop attentivement. Et que penserait-il s’il avait accès à des phrases qui, comme celles-ci, le décrivent ?

 

Il gratte de l’index le cadre en bois — grossier vernis qui pèle, fibres de pin — de la table (le plateau est de métal émaillé : mode d’il y a bien trente ans).

 

Bruits, alors, arrivant  à travers les vitres — variant selon l’heure du jour ou la saison. Vent, clochette au coin du toit bas de la cuisine… Ou, par la porte entr’ouverte sur le jardin, cris d’aiguilles de mésanges… Ou…

 

Mais qu’est-ce qui, émanant de son existence si longtemps quasi muette comme de la mienne souvent verbeuse, s’épaissit au-dessus de la table, entre nos visages ? De  l’impuissance double, redoublée.

 

–––––

 

Parfois, je lâche le crayon, renonce. . .

Je n’arrive plus à noter quand il arrive qu’à  la tombée du jour (il va sortir : jamais il n’accepte de manger ici, il ira plutôt à une distribution de nourriture dans la rue, ou à un foyer, ou se fera lui-même une « petite cuisine »), il se mette à parler avec emportement.

 

Demain, au plus noir de la préaube, certaines de ses paroles, au-delà des ruptures du sommeil, réapparaîtront-elles, m’imposant de les transformer en phrases miennes. . . encore, il est vrai, à l’état d’ébauches… ?

 

–––––

 

« Allez vas-y » … « …pas la vie », « pas-ma-la-vie…» : paroles épuisées d’impuissance, coups de la main ou du bras ou de la voix, contre quelles masses environnant de toute part…

 

Ces paroles-là

pourquoi a-t-il fallu — au moment où (début mai 2008), j’ai entrepris de commencer à « fixer » (aigre et bête, ce mot) les notes que j’ai prises de nos conversations depuis bientôt un an —

qu’elles me reviennent en pleine figure

et

au risque de me rendre incapable

de remplir la promesse que je lui avais faite il y a des mois,

celle de rendre un jour lisible — mais pour qui ? — ce qu’il dirait

 

… sans, il est vrai, qu’il ait jamais l’air de se soucier

de ce projet

sinon, une fois, par une remarque peut-être ironique

sur  mes délais indéfinis  — comparables (me suis-je dit vaguement amer)

à ses rendez-vous parfois manqués, ses oublis ou

négligences?

 

m’arrêtent?

 

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Mais d’abord, il ne s’appelle pas « Ousmane ».

 

C’est lui qui, soudain, le 23 avril 2008 (alors que nous conversons depuis plusieurs mois), m’a demandé de ne pas écrire son « vrai nom » — celui qui figure, désormais, sur ses papiers.

 

Quel nom lui donner dans ce que j’écris ? lui ai-de demandé.  Il m’a proposé celui d’un ami : Ousmane.

Ne serait-ce pas gênant, ou, qui sait, dangereux pour l’ami en question ?

Cet ami, m’apprend-il, est mort.

Ousmane a été tué en octobre 2003, dans le nord du Darfour, du côté d’El Fashir, alors qu’il cherchait à passer en Libye.

Personne, dit O., ne sait vraiment ce qui est arrivé. Tout le groupe avec lequel Ousmane voyageait, dans « un gros camion », a été tué. Les tueurs étaient sans doute des jenjawids, qui devait savoir que ces voyageurs partaient pour la Libye, et qui  ont voulu « l’argent des gens pour leurs passages » — et le camion.

Tout le monde est mort, répète O.

 

Mais la mort d’Ousmane, comment l’a-t-on sue ? Il avait une carte d’identité (lui qui avait vécu en ville) que la police a retrouvée.

Le responsable du village (« t’as vu, c’est pas exactement le maire, mais c’est un peu comme ça ») a  été averti et a lui-même annoncé la mort d’Ousmane au village, à la famille : son père et sa mère, sa femme, ses deux enfants.

 

« Il avait 35-36 ans quand il est mort

Il avait été mon ami pendant près de deux ans.

Il avait fait des études, il était intelligent. Il aurait pu trouver du travail.

Il avait travaillé à l’Est du Soudan, au bord de la Mer rouge, dans un port. Il s’était marié là. Puis il avait emmené sa femme jusque dans l’Ouest du Soudan.

Au village, il habitait pas loin de chez moi. Pas la même famille, mais juste à côté. Mon grand père connaissait sa famille. »

 

–––––

« Allez »… comment avancer enfin ?

 

Devrais-je reconstituer l’itinéraire d’ « O », et — au prix de recomposer ce qu’il m’en a dit (ne parlant presque jamais dans l’ordre chronologique, mais allant et revenant dans le temps) — faire s’en succéder  les étapes réelles?

 

Ou bien faudrait-il que la succession, ici, se réduise à être celle des notes que j’ai prises depuis des mois  (avec, souvent, quelques heures, voire une nuit de décalage) d’après nos conversations?

 

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Ce qu’il a commencé à me dire de ses nuits dehors,

si, à tâtons, j’essayais d’en dire moi-même encore

quelque chose,

ce ne pourrait se faire sans incorporer ce que j’ai entendu vu ou imaginé autrement des mois plus tard, en le suivant sur les bords de la Loire, ce jour de novembre 2007 où nous sommes retournés sur des lieux (une maison vide squattée quelques jours en plein hiver) où ne subsistaient certes pas ses traces

mais où il m’en a montré d’autres,

à peu près semblables,  disait-il,

pour lui, en tout cas, trop reconnaissables,

étrangères-familières

creux de couchage éphémère, nids d’herbes sales,

formes de corps, débris :

le très peu que laissent, en repartant le matin,

ceux qui doivent toujours tout emporter avec eux dans les rues

(couvertures, rares vêtements, un minimum d’aliments :

rien ne peut être laissé sur

place — les employés municipaux ont instruction de tout  ramasser ou détruire)

 

et chaque soir tout reformer

dans un minimum d’enroulement de soins de soi

 

–––––

et si c’était un enfant mien, adulte, déjà vieux, qui, par impossible, serait rencontré, épuisé, sans regard, au détour d’une rue étrangère (ou trop familière ?)

 

(terreur confondue dans la tendresse)

 

le temps s’est effondré devant lui il ne cesse de tomber dans  un  fossé plein de

feuilles noires pourrissantes… ( puanteur d’une tristesse absolue

où se laisser submerger)

 

« allez viens », « tu vas pas rester là comme ça »…

(et…  impuissance se

redouble — il ne désire plus rien — il n’est plus accessible)

 

« Viens don »… impossible de l’arracher à cette décomposition

de lui désormais

trop connue, trop goûtée… « mais je t’en supplie viens. » « allez.

 

–––––

 

Le 16 juillet (première conversation complètement seul à seul), sous le regard vaguement inquisiteur de la patronne du café (qui déjà nous reconnaît), j’ai interrogé O. sur sa vie au Darfour, avant que les violences — exercées par qui, au juste ? la question va courir dans ses propos ultérieurs — ne commencent ou, du moins, ne deviennent insupportables.

 

Il travaillait la terre, a-t-il dit, avec son père.

(Non, me suis-je dit plus tard en reprenant et entre-confrontant certaines de mes notes, son père, à l’époque, était mort. Et dans des conversations ultérieures, c’est de son grand-père qu’il parlera.  Ou plutôt il aura d’abord dit : « grand-mère » puisque, m’expliquera-t-il, il parlait du père de sa mère.)

 

Ce qu’ils faisaient pousser, j’ai du mal à le comprendre. De la main, il me montre la hauteur des plantes.

On élevait des moutons. Il a insisté sur les agneaux, sur la possibilité de les vendre. Il a parlé du marché, et je n’ai pas bien compris ce qui pourtant paraissait important… un véhicule…

 

Soudain O. glisse — comme un rapide message en surplus, et en ajoutant que c’est la première fois qu’il le dit  (vais-je tout à l’heure, en rentrant chez moi,  tirer de ces mots-là une satisfaction, celle d’inspirer confiance… nimbe rosâtre ému) —

qu’il a songé à mourir.

 

Il parle encore des îles de la Loire, autrement que la fois précédente — d’une, particulièrement, qu’il aime bien. Belle, pour lui ? « Oui ».

Là, des gens viennent — des jeunes, des couples de jeunes — jusque tard dans la nuit, deux trois heures du matin… Gentils? « Oui, oui » — « je les écoute ».

 

–––––

 

Après notre rendez-vous du 16 juillet, une chambre, un studio récemment aménagé (douche, WC, coin cuisine) et que nous louons, s’est trouvé libre au deuxième étage de notre maison (vaste vieille construction d’au moins deux siècles).

Nous avons pris la décision (qui restera active — dangereusement abstraite ? — dans toute la suite) de lui proposer d’habiter là.

 

Le 23 juillet, du Lutétia, où nous nous sommes retrouvés — de nouveau avec Hamid —, nous venons, traversant la Loire, à la maison. Je lui montre l’endroit. Il dit très vite, ou plutôt ( visage baissé, larmes — d’humiliation? — perlant) il fait dire par Hamid: « Je peux pas payer »

(pendant que Hamid traduit, il fait un geste d’impuissance des deux mains),  « même pas l’eau ou l’électricité ».

 

Silence où se fait soudain trop sensible, en connexions vitales, le plus banal.

Bruits dans les murs…

Trépidation douce des continuités-permanences, des connexions coûteusement partout entretenues : l’eau qui arrive (au bord de la Loire, la municipalité avait coupé l’eau…) ou les eaux (« usées »: évier, WC), qui s’évacuent, les câbles électriques (on en voit quelques-uns, lourds et noirs, par la fenêtre de ce second étage.

 

« Peux pas »  —  « Bien sûr ».

 

Silence. Cris de martinets ou, dans la lumière affluant horizontale du dehors, zébrure du vol d’une hirondelle s’engouffrant sous la gouttière proche…

 

–––––

 

« J’ai eu peur »…  « Au fond du grand bateau, j’ai vomi, j’étais en sueur, j’ai cru que j’allais mourir »

Commencer par des phrases comme celles-ci, entendues des semaines plus tard?

 

Un début au milieu de la Méditerranée (entre Libye et France), in medias res…

Du pathos?

  1. ne savait pas ce qu’était le mal de mer. « Si on me donnait une cigarette, elle me tombait de la bouche ». Il rit.

 

« J’ai pensé qu’on m’avait peut-être donné quelque chose avec la nourriture. Je n’osais plus manger. J’avais peur qu’on nous donne quelque chose et puis qu’on nous jette à la mer. »

 

« J’ai pensé que je reverrais jamais ma famille, ma mère, mes soeurs. Je pensais à mon grand-père. »

 

C’était en mai 2004, et la traversée a duré 8-9 jours : 2 jours sur un petit bateau (de pêcheur) (« en plastique » — est-ce bien ce qu’il a dit ?) et 7 jours sur le grand bateau.

Sur le petit bateau où il s’est trouvé 7 personnes : 4 Soudanais, 2 Somaliens, 1 du Burkina Faso (le seul francophone).

Puis on se retrouve sur le grand bateau avec d’autres clandestins — 40 ? 50 ?

 

Sur le grand bateau,  bien sûr, les clandestins ne sont pas tous ensemble. Ils sont cachés dans plusieurs endroits. Dans chacune des petites cabines destinées au repos du personnel, et prévues pour une ou deux personnes, on s’entasse à 7.

On a peur. On vous crie des choses qu’on ne comprend pas. On a peur que la police arrive: tout le monde alors irait en prison, même les gens qui travaillent sur le bateau.

Pas parler, pas tousser, pas éternuer.

(O. s’efforce de retrouver… de se souvenir de lui-même. Il sent bien que je cherche à m’approcher au plus près des sensations d’alors.)

« Lui il a peur », « moi j’ai peur », « c’est pas quelque chose normal».

« On t’a pris le portable, la montre, le briquet, les papiers d’identité si tu en as, avant de monter dans le petit bateau: tu prends rien! »

On mange une fois par jour.

Comment fait-on… pour pisser et pour … — c’est moi qui demande…, je suis un peu gêné — quels mots employer… Nos propos sont toujours retenus, pudiques. Gêné, mais pas trop, il rit: on pisse par un petit trou (un hublot?). Et pour… le reste… dans du plastique … et tu jettes aussi par le trou.

 

Au moment d’arriver en France, en prenant un autre petit bateau, il a dû enfiler un uniforme de « la compagnie ».

 

Après débarquement, vers 21 h, on attend  jusqu’à trois heures du matin. On boit un café. Un type nous prend en camion, nous emmène à la gare, paie le ticket jusqu’à Paris.

(Une autre fois, ou plutôt plusieurs fois, O. m’a expliqué le système compliqué de garantie avec les passeurs.)

 

Si j’ai bien compris, dans le train pour Paris, ils ne sont plus que deux.

 

–––––

 

À Paris, c’est le matin, on est là sur le trottoir, on connaît rien.

 

On voudrait un « petit service », un peu d’aide, un renseignement. On s’adresse, plusieurs fois, à des gens qui passent. On choisit toujours quelqu’un qui a l’air arabe, qui doit parler arabe. Mais toujours il se méfie, il a pas le temps, il sait pas.

 

Quelqu’un, encore, passe, parlant à son portable : en arabe. On essaie encore, on s’adresse à  lui.

Il s’arrête.

Il écoute.

 

 

Tout seul, Khaled ?

 

amorces dans le désarroi, début juillet 2015… en attendant de vraiment essayer, dans les semaines qui viennent,

de soulever, ressoulever, faire tenir, mais comment ?

( une voûte à la Kleist — lettre à Wilhelmine — : celle qui ne tient en l’air que parce que toutes ses pierres veulent tomber en même temps)

un excès de matériaux-bribes, hétéroclites et monotones, terreux, ne cessant de s’effondrer

 

notes immédiates, « réalistes », factuelles, prises jour après jour durant les huit ans de vie « avec Khaled », conversations innombrables, évidences brèves, peurs et colères, rires, questions sans réponses, doutes perpétuels sur tout, mais transpercés d’une certitude irréductible, celle d’une vérité que nous partagions

 

*

 

« je veux pas rester tout seul »  a dit Khaled

 

et ces paroles-là, je ne finirai jamais de les réentendre …

et surtout la voix, sourde, granuleuse, combien familière — et aimée

 

*

 

ces paroles, Khaled avait-il sourdement peur à l’instant où il les a prononcées ?

et moi aurais-je dû  deviner la catastrophe que sans le savoir elles annonçaient ?

 

*

 

c’était le 15 mars 2015 vers 11 h, il venait de descendre de sa chambre

 

il était inhabituellement hésitant, le regard tourné au-dedans

aurais-je dû me dis-je en écrivant ces mots être alerté ?

 

il s’était assis dans le vieux fauteuil vert

 

et c’est alors qu’il les a dits, ces mots: « je veux pas rester tout seul »

 

*

 

il était assis là et j’ai alors eu peur qu’il ait froid (ce matin de printemps était gris et froid)

 

je l’ai ramené à sa chambre (qu’en général il surchauffait),

j’ai préparé une tisane, la lui ai présentée

 

et

 

*

 

Khaled Mahjoub Mansour, l’ami soudanais, est mort le 18 mars 2015, un peu après 23 heures, au bout de trois jours en salle de réanimation à l’hôpital de La Source (au sud d’Orléans)

 

le dimanche 15 mars un peu après 11 heures il avait été frappé, devant moi, d’un infarctus

 

*

 

le samedi 14 mars, il était revenu d’un séjour de près de deux mois au Soudan

 

séjour au cours duquel il avait fait un voyage épuisant

a-t-il dit dans notre conversation brève (il était si fatigué) du samedi soir

de Khartoum à Nyala (sa ville natale, au Darfour) en camion (pour économiser le coût de l’avion ?),

un trajet coupé par une longue interruption du fait d’on ne savait quelles escarmouches.

trois ou quatre jours, donc, dans l’extrême chaleur… parfois sans eau, etc.

 

*

 

samedi 14 mars, vers 15 heures, après des semaines d’absences (et de trop rares appels à partir d’un portable … régions souvent sans réseau m’a-t-il dit, à la maison, quelques heures plus tard …)

 

il avait enfin appelé

il était gare du Nord

 

« allo allo c’est le connard Mansour »

il avait évidemment repris le fil de nos plaisanteries ritualisées

(canards et connards sur ce bord de le Loire où neuf ans auparavant il avait dormi dehors par des nuits  glaciales).

 

*

 

c’est chez vous qu’il a voulu revenir mourir, m’a dit affectueusement l’ami sénégalais Samba Touré :

auprès de vous

 

comment saurais-je ?  certitude larmes…

 

*

 

nous ne l’aurons donc pas eue, cette conversation que j’attendais …

 

non pas seulement celle, au jour le jour, que nous aurions tranquillement reprise ce dimanche 15 mars et puis dans les jours et semaines et mois et années qui  auraient suivi …

 

mais une autre aussi, différente,

supplémentaire,

 

celle qui m’aurait accompagné,

celle par laquelle Khaled m’aurait parfois guidé dans le retour

que je voulais entamer

que je vais commencer, certes, dans les mois qui viennent, mais seul désormais

 

je ne pourrai recourir à Khaled, ses paroles ou, aussi bien, ses moments de silence,

pour revenir

sur tant de minutes partagées, sur toutes les paroles échangées

ou du moins ce que j’en aurai noté, jour après jour,

au fil des huit années où il aura vécu

ici

dans cette maison

 

*

 

depuis une quarantaine d’années, un certain nombre d’ « étrangers» ont vécu dans cette vieille et vaste maison, avec nous

 

pour huit jours ou six mois ou quatre ans ou un mois tous les ans ou

 

Ibrahim l’ivoirien

Linda l’Américaine

Kim le Cambodgien

Pedram, Farhzam, Mahssa, frères et sœur iraniens.

brièvement Laura angolaise.

 

l’ami japonais (qui devint et demeura l’ami de Khaled) : Masatsugu

 

et Jinjia, de Chine

et de passage, Gôzô… ou… etc.

 

c’est avec Khaled seul que l’impulsion me vint (et qu’elle me revint jour après jour huit années durant)

 

ou plutôt la volonté têtue

 

de parler et de noter

de parler régulièrement, obstinément,

avec l’intention, il le savait, de noter, non pas sur le champ, mais le lendemain, après avoir laissé passer une nuit,  mais avant le jour

 

 

*

 

Khaled s’est effondré dans mes bras le 15 mars à 11 heures. Sa tête, yeux révulsés, s’est affaissée ; elle pesait dans ma main ; j’ai senti sa salive s’écouler.

 

Je l’ai quitté quelques secondes — pour crier dans la cage d’escalier (vers les amis, Jinjia, Aya, vers Hélène).

 

Je suis revenu à ce corps effondré, et le soulevant, et pleurant.

 

(et puis très vite les pompiers, brusques d’abord : « Vous êtes qui pour lui ? », puis le SAMU, un dimanche matin, un médecin, noir par hasard, et soudain parlant, lui, avec précautions et douceur :

« c’est très mauvais… » « le cœur » )

 

Il est mort après trois jours de soins donnés par une équipe qui fut toute d’attention pour lui, pour ce corps que n’animaient plus que des impulsions artificielles, et en même temps, de surcroît, envers nous, hébétés, ou pour les amis Soudanais, pour celui qui se chargea de téléphoner à sa mère, à Khartoum.

 

C’est dans cette maison où j’écris ces quelques phrases qu’il est mort.

 

*

 

De quel droit écrire des phrases comme celles-ci ? Au risque ….

Qu’en aurait-il pensé — dit —, Khaled : c’est ce que je me surprends à penser en ayant cru une seconde que le craquement dans le couloir c’était son pas et qu’il allait arriver mi-subrepticement… en feignant de me surprendre devant l’ordinateur, celui où j’écris ces phrases.

 

Est-ce que je me serai emparé de quelque chose — et jusqu’à sa mort.

Ne suis-je pas en train de tirer quelque bénéfice — pathos, mise en scène — de ce qui est arrivé dès lors que je l’écris, le donne (éventuellement) à lire ?

 

*

 

Non. Rien de lui ne fut ici, par nous, approprié.

 

Rien n’avait été programmé, même si avant lui d’autres…

Il y eut nouveauté et altérité irréductibles. Dans le multiple le plus ordinaire : celui de vies ayant à durer et à se nourrir de liens, à s’en faire substance se différenciant.

 

Rien n’avait été programmé.

 

L’événement — deux rencontres (l’une fut celle d’Hélène et moi avec tout un groupe au bord de la Loire, et de l’autre Khaled en eut l’inititaive, reconnaissant Hélène dans la rue, l’abordant, etc.) —  se changea en la force d’une interruption non refermable et qui, précisément comme telle, devint une part de notre lien, et la puissance même de celui-ci jusqu’à l’orée de la mort.

 

*

 

nulle « assimilation », bien sûr

(je vomis ce mot qui est celui, ignoble, digestif, fécal, des politiques cherchant à s’attirer l’adhésion de tous les imbéciles s’identifiant à leurs replis auto-adhésifs)

 

*

 

Des phrases comme celles-ci, qu’espèrent-elles ?  Sur qui ou quoi voudraient-elles faire quel effet ?

Elles cherchent, grossièrement, à réaliser ce qui est arrivé.

 

Réaliser ?

Appeler une attention de très loin, du fond du temps,  pour la rabattre, couverture se déposant en plis sur les instants dont on dirait doucement l’avoir eu lieu…

ou plutôt sous elle, sans ces plis,

 

si ces instants eux-mêmes tels qu’ils eurent lieu se mettaient à parler, à dire enfin …

 

*

 

Trois coups de sonnette, à plus de 22h., le samedi soir, curieusement rapprochés, pressants.

Il était sur le trottoir devant la maison.

Après une absence de près de deux mois, il ne retrouvait pas ses clés.

On a ri.

Joie de se retrouver. Embrassades.

 

Je l’ai aidé à monter ses deux lourdes valises, ses sacs.

 

Quand on est entré dans sa chambre, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander : « ça fait combien de temps depuis la première fois que tu es entré là ? »

— « Huit ans, presque exactement »

— « Et qu’est-ce que tu as pensé la première fois ? »

— « J’avais peur de pas trouver les bons mots. »

.

*

 

« Je veux pas rester tout seul » :

 

Ces paroles, je l’ai découvert quelques instants plus tard, étaient en train de devenir celles d’un homme qui, pour un instant encore, voulait — aurait voulu…  (déjà c’était trop tard) — ne pas s’avancer seul dans l’aridité de la mort.

C’étaient les mots d’un homme devenant, en cet instant, contemporain de tout ce qu’il avait pu être : de tous ses âges et, bien sûr, de l’enfant qui jadis avait cherché, regard dilaté dans l’obscurité, une main à tenir.

 

*

 

ai-je eu peur ? de m’être trompé ? de l’avoir trompé ?

souvent, oui,

mais

 une certitude me survivra (et j’ai tenté ou tenterai de la faire vivre dans ces phrases-ci ou dans celles que je pourrai former encore ) :

 

la réalité de ce qui a eu lieu ici avec Khaled recélait bloc infime mais irréductible par son extrême densité un peu de cela faute de quoi

plus rien, rien au monde, rien jamais,

ne compterait

 

*

 

… il devint ici ce que personne d’autre n’avait été

 

*

 

« J’avais peur de pas trouver les bons mots ».

 

Les bons mots, à la Maison de la Poésie. (Lui seul savait que c’était de lui qu’il était question). « Oui, tu prends mes mots, tu mets des mots à toi, tu trouves les bons mots. »

 

j’ai peur, je vais avoir peur, dans les mois qui viennent, de ne pas trouver  les mots, les phrases et l’ampleur qu’il faudrait pour ce qui a eu lieu, inoubliable.

 

***

 

 

 

 

Au bord :

 

des mots doués d’une réalité autre que celle des mots, ou d’une présence qui se métamorphoserait continument elle-même ?

des milliards d’humains, me dis-je dans le doute de l’aube, en auront rêvé

 

des mots, du moins, échappant à qui les aura dits

 

et assez libres et puissants

pour se retourner à mesure vers l’individu qui les forme-formule et pour le soulever de la place où il est, où il se sait ou se croit être,

 

ou plutôt, pour soulever simultanément, par pulsations se propageant,

quiconque de sa propre place, du fait ou de la croyance d’occuper une place,

 

n’est-ce pas — sur le fond ou dans l’élément encore d’un énorme et multiple passé inapaisable — ce que continuent à tenter (héritant d’un immémorial délire, et en toute vanité) des poèmes ?

 

mais n’est-ce pas alors — à chaque fois qu’ils prétendent se réaliser — qu’il leur faut prendre acte d’une misère obscène qui n’est pas seulement la leur

mais qu’ils peuvent se trouver, en certains instants, les plus propres à révéler, à laisser rayonner, et à nous faire enfin reconnaître…

pour… nul ne saurait alors quelle décomposante liberté ?

 

 

je ne m’attendais pas, dans la peur envahissant les premières heures de ce 8 juillet 2015, avant le jour, à écrire des phrases comme celles-ci.