Gellu Naum : Poésie & alchimie. Le désir passionné de retrouver l’unité du monde

Le surréalisme est, jusque dans ses fondements, une forme d’alchimie. J’entends par fondements tous les éléments qui structurent le mouvement : aspirations, corpus théoriques, moyens et pratique existentielle, textuelle et plastique. Le rapprochement surréalisme- alchimie apparaîtra comme une évidence à Breton sous la forme de « l’analogie de but » dans le Second Manifeste du surréalisme de 1929. Comme certaines figures des cartes du Jeu de Marseille, les lames de Tarot redessinées par les surréalistes pendant la guerre, alchimie et surréalisme sont amenés à se regarder dans un miroir qui a la propriété d’invertir la symétrie : située surtout dans le passé, l’alchimie devient un genre poétique, alors que le surréalisme, actif et agissant, acquiert tous les attributs d’une voie pouvant mener jusqu’au bout : délivrer l’homme de toute servitude, transmuer le Possible en Réel. Dans les textes des alchimistes le sens, très précis et invariable, est caché par goût et même par devoir du secret. Codifiés à outrance, les textes du corpus alchimique se laissent décrypter avec une table de clés. La démarche surréaliste est différente. Le surréalisme, qu’il s’agisse de texte ou de production visuelle, donne une autonomie presque totale au signifiant – écriture automatique, hasard objectif ou « hasard aidé », associations de mots, d’objets et d’idées les plus éloignés ou se pliant à la logique du rêve – alors que le signifié, incertain et discontinu, est voué à une existence aventureuse, au grès

des déclics provoqués au lecteur/ « regardeur ». 1 Ou non. Les surréalistes veulent assurer au signifié toutes les potentialités. L’incompréhension est prise en compte et même programmée. Dés le Second manifeste du surréalisme, Breton l’avait exigée de manière péremptoire : « L’approbation du public est à fuir par-dessus tout. Il faut absolument empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la confusion. J’ajoute qu’il faut le tenir exaspéré à la porte par un système de défis et de provocations.

JE DEMANDE L’OCCULTATION PROFONDE, VERITABLE DU SURREALISME ».2

Le texte alchimique est « poétique » par défaut, en dehors de toute intentionnalité. « Le surréalisme poétique » se situe lui-aussi « en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale », selon la définition donnée par Breton dans le premier Manifeste du surréalisme. Les différences sont importantes, entre alchimie et surréalisme, surtout en ce qui concerne le statut et la destination des textes. Vue comme „sécularisation d’une science sacrée” (Mircea Eliade), l’alchimie reste sur son versant spirituel un „véhicul du métaphisyque”. Ce en quoi elle place le surréalisme devant une de ses contradictions, car il a toujours refusé toute métaphisyque et s’est reclamé vigoureusement du seul matérialisme. Notons, cependant, dans cette phase de notre recherche, ce que l’alchimie et le surréalisme ont en commun, à savoir, le désir passionné de redonner à l’univers l’unité. L’écriture automatique, le hasard objectif, le rêve, l’image comme éclair poétique en sont autant de voies propres au surréalisme.

1 « C’est le regardeur qui fait le tableau ». Comme la plupart des mots d’esprit de Marcel Duchamp jouant sur l’ambiguïté et l’attribution de sens, celui-ci devint une sorte d’alibi en trompe-l’œil de l’art contemporain. 2 André Breton, Second manifeste du surréalisme, Œuvres complètes (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1988) tome I, p. 821.

Les surréalistes roumains, l’espoir farouche dans la parole poétique et sa capacité d’agir sur le réel

Dans leurs textes comme dans la vie, les surréalistes roumains forment le vœux d’une forme de « vie dans la vie » non seulement comme « lieu idéal de la rencontre », comme écrira Trost à Breton, mais comme seule possibilité d’épanouissement de l’être. Moins sceptiques que leurs camarades français, ou en tout cas retrouvant le souffle des grands moments du surréalisme dont le Second manifeste en est un, les surréalistes roumains gardent un espoir farouche dans la parole poétique et dans sa capacité d’agir sur le réel. Excessifs dans tout ce qu’ils entreprennent, les surréalistes roumains prennent, avec un mot de Luca, « l’esprit à la lettre ». Ils adhèrent pleinement au programme de Breton et font leur la devise « changer le monde transformer la vie », mais ils sont persuadés que ce changement et cette transformation passent par ce qui se présente pour eux comme une urgence : retrouver l’unité du monde, élargir le domaine du possible. Et l’alchimie en est une voie. Les surréalistes roumains se comportent en initiés, ils ritualisent leurs faits et gestes, entourent de mystère leurs recherches.3 Le caractère énigmatique est une particularité des textes des surréalistes roumains. Les textes s’ouvrent à plusieurs niveaux de lecture. Les significations les plus secrètes sont signalées, il est vrai, par endroit dans les textes, mais les références sont la plupart du temps excessivement discrètes, tant la possibilité de passer inaperçues semble un risque assumé. En dehors des manifestes, des textes-programmes, des propos théoriques rien n’est au premier degré, ou alors il faudrait redéfinir ce qu’est ce premier degré pour les surréalistes en général. En « surface », les textes restent (ou

3 Dans une lettre de 1946 adressée à Breton Trost dresse en quelque ligne les principales directions d’activité du groupe surréaliste de Bucarest et fait état de la « tendance à s’organiser en centre secret, de type initiatique ». Voir Petre Raileanu, Gherasim Luca, (Paris: Editions Oxus, 2004) 105–106.

peuvent être perçus comme tels) ‘poétiques’, établissant de possibles analogies avec le monde et émanant une certaine force d’envoutement due à l’ambiance d’irréalité et à un maniement inhabituel de la langue, des mots et de la syntaxe. En profondeur, ces mêmes textes parlent de magie, c’est-à-dire des rapports cachés entre l’homme et l’univers, l’homme et les objets, les objets entre eux, d’alchimie, de médiumnité, de rencontres amenées par le « hasard favorable », des regards furtifs vers l’au-delà et d’autres moyens capables de transmuer le réel et qui se trouvent être les voies capables de donner accès au miraculeux. Plus qu’un simple moyen d’expression et mieux qu’une esthétique, le surréalisme se pose comme un discours alternatif à celui dominant, rationaliste- positiviste, et songe aboutir à une « nouvelle déclaration universelle des droits de l’homme ».

Medium. Le récit alchimique Medium, œuvre programmatique, est à la fois une défense et une illustration de l’univers poétique de Gellu Naum, au même titre que Le Vampire passif pour Gherasim Luca. Ecrit entre octobre 1940 et juin 1941, après le séjour parisien et la rencontre avec le surréalisme français, et publié en 1945, Medium assemble tout ce qui est censé marquer son propre territoire, donner le contour de son empreinte personnelle, contributions en terme de recherches, thèmes, lexique, obsessions, emblèmes. Dans un rythme toujours égal, sans précipitation, avec une froide précision qui ne se dément jamais, le texte met en pages les idées théorique de Naum, raconte le voyage à travers les lieux périlleux qui appellent, comme un souvenir de Lautréamont, « le sourire féroce du noir pressentiment », évoque de façon énigmatique des faits de la vie quotidienne. Enfin, le même texte contient aussi cinq récits de rêves, intitulés comme tel et numérotés. Avec son habileté habituelle Naum mélange rêve, écriture automatique et récit alchimique. Son écriture est comme l’eau d’une rivière obscure qui après un cataclysme charrie du tout, hommes et

animaux morts et vivants, fragments épars d’objets ou objets entiers, des cercueils, des fœtus morts et des femmes magnifiques avec des comportements bizarres, désastres, souvenirs et pressentiments, ici et là des « éclats de miroir » dans lesquels se poursuivent des actions, des dialogues. Rêve n’est ici qu’un des deux versants, sur l’autre, la narration est un récit alchimique hautement obscurci, compliqué davantage avec des allusions au mythe d’Isis et Osiris. Quelques référents subsistent, ils sont plantés à la fois pour nous orienter et pour nous égarer. Il est nécessaire de préciser que toute interprétation est fatalement lacunaire, comme lacunaires et incomplètes sont nos connaissances en la matière. L’étonnante érudition du poète, le long exercice ainsi que la maîtrise toute naturelle de l’écriture, qui doit être considérée comme une partie inséparable de son être, ajoutent plusieurs degrés de difficultés à cette tentative de lecture. Et par ailleurs, Gellu Naum ne rédige pas un traité d’alchimie, il nous propose un texte poétique d’une étrange beauté et d’une grande complexité. Il ne faut pas s’attendre non plus à ce que les éléments que nous pouvons attestés ou seulement approximés comme ayant trait à l’alchimie désignent un ordre précis des opérations et du début à la « fin ». L’avertissement formulé par l’un des derniers grands spécialistes du domaine, Eugène Canseliet, vaut une consolation mais aussi une confirmation de la seule certitude du chercheur, celle qui veut que la quête n’est jamais terminée : « Il n’est personne, parfaitement au fait des livres hermétiques, de leur très spécial langage, qui ne se soit aperçu que jamais un auteur, fût-il le plus classique, ne traite le Grand Œuvre dans l’ordre et en entier ».4 J’ai choisi un fragment du Quatrième rêve de Medium qui me semble significatif de la façon don Gellu Naum réunit dans un même

4 L’Alchimie et son Livre Muet (MUTUS LIBER). Réimpression intégrale de l’édition originale de La Rochelle, 1677, Introduction et commentaires par Eugène Canseliet F.C.H disciple de Fulcanelli (Editions SugeR, 1986) 93. *En français dans le texte.

texte poésie, alchimie, éléments autobiographiques et surtout la tentation permanente de franchir les bornes du Possible. C’est dans le Quatrième rêve que Naum fait place à ce qu’il considère comme une de ses grandes découvertes, Clava, la Clé :

« C’est le mot magique de la poésie, j’en suis sûr, et je suis fier de l’avoir découvert ». Il partage sa découverte aux habitants d’une ville, et tous et se mettent à déclamer de longs poèmes, interminables : « La ville toute entière est peuplée de milliers de gens qui marchent en récitant sans arrêt. Je suis terrorisé et content. Terrorisé, parce que je serai tué pour avoir dit le mot magique, content, car maintenant tout le monde est poète. Je commence à courir, je serai tué, voici que d’aucuns se mettent à courir. Je saute des haies, parcours des champs. Ceux qui vont me tuer, les poètes, sont là. Je les voie sous un arbre, dans l’obscurité. L’arbre est lumineux et j’y grimpe pour me cacher. Je suis sûr qu’il ne me verront pas, car je suis dans la lumière, et eux dans l’obscurité ».

Le poète sera coupé en morceaux avec une hache par ses semblables, par ses pairs. Trois figures mythiques se croisent dans ce récit, Prométhée, Orphée, Osiris, tous les trois ayant délivré aux mortels un savoir secret concernant la vie : le feu sacré, le mot magique et la renaissance cyclique. Ils ont tous à subir une punition de l’ordre de la désintégration corporelle, synonyme d’effacement de l’identité. Orphée, selon Strabon, aurait trouvé la mort dans un soulèvement populaire. Osiris est tué par son frère, dépecé, coupé en tranche et les morceaux dispersés. Désintégration et dispersion correspondent au magistère au noir, nigredum. Les opérations s’ensuivent, le feu qui s’intensifie et l’arbre de lumière sont des éléments du magistère. L’Œuvre est dans la phase de purification et de sublimation. Les multiples significations de cet épisode, inséré dans le Quatrième rêve de Medium et dont les origines se situent aussi bien

dans le rêve et dans « la vie réelle » nous donnent un aperçu du cheminement de l’écriture comme processus métamorphique. Le 21 juin 1941 la Roumanie déclare la guerre à l’Union Soviétique avec comme premier objectif de libérer la Bessarabie annexée un an plus tôt. Mobilisé dans une unité de Hussards vite décimée par les tirs soviétiques, le poète avec le grade de caporal s’en sort miraculeusement vivant et vaque sur son cheval Platon à ses différentes missions. Une nuit de fièvre, le poète-soldat avait rêvé d’un prénom féminin, Klava. Dans le rêve le mot était une parole investie d’une puissance spéciale, capable d’amener la paix. Quelques jours plus tard, la troupe sévèrement réduite est obligée de cantonner dans un village moldave. « Les villageois parlent la langue roumaine mais ne le savent pas, ils se disent Soviétiques et Moldaves. ‘Où avez- vous appris le moldave ?’ S’étonne, soupçonneuse, l’institutrice du bourg. Gellu raconte la Roumanie, les armées roumaines, ces peuples dispersés qui apprennent le latin à l’aube des temps historiques pour émerger au bas Moyen-âge avec cette langue si proche de l’italien et du français. Il évoque aussi Bucarest, les théâtres et les cinémas. L’institutrice l’insulte : ‘vous essayez de faire de la propagande, vous mentez, les théâtres et les cinémas sont à Moscou, chez vous il n’y a que la misère’. C’est dans ce village hostile, que Gellu entend à plusieurs reprises le prénom du rêve : ‘Klava !’. Une mère appelle sa fille. ».5 De la réalité au rêve et d’un rêve à l’autre, le même mot a subi les métamorphoses de l’alchimie poétique. Dans le monde de l’histoire subie, les hommes, détournés de leurs vérités élémentaires, ne reconnaissent pas leur semblable et deviennent menaçants, tout comme les habitants de la ville du quatrième rêve de Medium,

5 Rémy Laville, Gellu Naum. Poète roumain au château des aveugles, (Paris: Editions L’Harmattan, 1994) 57. Refusant constamment de parler de cette partie de son existence autrement que par le biais de ses livres qui ne sont autre chose que vie transmuée, Gellu Naum s’est raconté pourtant devant celui qui devint son premier biographe autorisé, Rémy Laville, attaché linguistique auprès de l’Ambassade de France à Bucarest de 1988 à 1994. Il en résulta une sorte d’autobiographie dictée, dont la matière se constitue des souvenirs du poète.

auxquels le narrateur a remis le mot magique de la poésie. Dans un cas comme dans l’autre, la morale subtile qui se dégage est que la délivrance ne se vaut si elle n’est pas une nécessité intérieure. Le sacrifice sans retour perpétré dans le monde devient dans l’univers de l’Alchimie une promesse de bonheur, une étape vers la résurrection.

« La connaissance par la méconnaissance » « Certitude éruptive. A quand une connaissance complète, éruptive ? ».6 Il s’agit d’une connaissance soudaine qui dévoile les connexions dans le monde visible et invisible. Le poète, « hors de soi », est le scribe des ces illuminations. L’univers poétique de Gellu Naum autorise le portrait du créateur aveugle-sourd-muet. 7 Sa « méthode » de connaissance – il pourrait dire à juste titre qu’il n’en reconnaît aucune –, ou plutôt sa voie, favorise la rencontre, l’obscurité, la médiumnité, la magie. Elle est en quelque sorte une réhabilitation du mythe, cultive l’inexplicable et les phénomènes dont l’explication a été effacée par le rationalisme à outrance. Naum préfère la nommer par son contraire : « la méconnaissance atteint les limites de l’intuition ».8 A peine modifiée dans un sens plus programmatique : la connaissance par la méconnaissance, la formule est reprise dans le texte collectif Le Sable nocturne destiné au catalogue de l’exposition parisienne Le Surréalisme en 1947. André Breton relève dans le texte des surréalistes roumains juste ce passage qui semble répondre à ses attentes du moment. Il l’adopte sur le champ comme mot d’ordre du

6 Medium, O 2, 118. 7 « Le seule peintre que j’ai connu était aveugle. Le seul poète était sourd-muet ». Teribilul interzis (1945), in O 2, 180. 8 « Aici, unde se reclamă o cât mai urgentă intervenție din partea Noastră, necunoașterea atinge limita intuiției ». (C’est moi qui souligne) Gellu Naum, Albul osului (1947), in O 2, p. 232. La proximité de Gellu Naum avec les grands mystiques n’entre pas dans l’horizon de cet article, le sujet mérite d’être approfondi. La connaissance comme non-savoir, on la retrouve exprimée avec une brillante éloquence par Jean de la Croix : « Qui en ce lieu parvient vraiment, /De soi-même a perdu le sens, /Ce qu’il savait auparavant /Tout cela lui semble ignorance, /Et tant augmente sa science /Qu’il en demeure ne sachant, /Toute science dépassant ». Couplets faits sur une extase de haute contemplation.

surréalisme et en fait part dans le texte liminaire du Catalogue : « Selon l’heureuse formule de nos amis de Bucarest, ‘la connaissance par la méconnaissance’ demeure le grand mot d’ordre surréaliste ». Breton continue avec une autre citation, de William Blake, cette fois- ci, comme pour expliciter « l’heureuse formule » des surréalistes roumains, dont la teneur serait : le savoir donné par le vécu et par l’intuition contre les explications rationnelles ; l’intuition contre la mémoire :

« Rejetons la démonstration rationnelle pour la foi dans le savoir. Rejetons les haillons pourris de la mémoire pour l’inspiration ».9

Gellu Naum est très tôt en possession de tout son savoir. Les textes publiés dans l’immédiat après-guerre, 1945–1947, avant l’installation du régime communiste avec ses diktats en matière de création artistique, qui mettra fin entre autres à toute forme d’existence publique du surréalisme, Medium (1945), Castelul orbilor/Le Château des aveugles (1946), Cornelius de Argint/Cornelius d’Argent (1946), Albul osului/Le Blanc de l’os (1947), sont, malgré leur organisation typographique, des livres de haute poésie qui comportent tous les éléments du système poétique de Gellu Naum : registre rhétorique ainsi que « thèmes », obsessions, référents manifestes ou cachés. C’est dans cette matrice que s’origine son œuvre future. Dans cette perspective, Calea Șearpelui10/La Voie du Serpent occupe une position particulière. Les textes, rigoureusement datés, sont écrits tout au long de l’année 1948 (entre « 29.I.1948 », le premier, et « 14.12.8 », le dernier). En 1948 Gellu Naum a trente trois ans. Or, certains adeptes se réfèrent au nombre 33 comme étant l’âge

9 André Breton, Devant le rideau, in Le Surréalisme en 1947. Exposition Internationale du Surréalisme Présenté par André Breton et Marcel Duchamp (Paris: Editions Pierre à feu, Maeght Editeur, 1947) 15. 10 Gellu Naum, Calea Șearpelui, ediție îngrijită șiprefață de Simona Popescu (București : Editura Paralela 45, 2002).

de l’accomplissement de l’Œuvre. En ouvrant le cahier qui renferme tout son savoir Gellu Naum obéit à un rituel initiatique. « Rituel » est le mot approprié, car il concerne au moins un autre membre du Groupe surréaliste roumain. En 1946, l’année de ses trente-trois ans, Gherasim Luca publie Les Orgies des quanta. Trente- trois cubomanies non-œdipiennes, Surréalisme, Bucarest. Il s’inscrit dans la tradition du Liber mutus, texte alchimique publié en France au milieu du XVIIe siècle qui donne, au travers d’une série d’illustrations mystiques, une méthode de fabrique de la Pierre philosophale. Chez Luca, en dehors de deux citations de Hegel et respectivement Sade mises en exergue, les seuls textes du livre sont les très courts commentaires donnés comme titre de chaque cubomanie. Parmi les manuscrits inédits de Luca, il existe un à la Bibliothèque Doucet de Paris qui porte comme titre Je descends de la quatrième dimension et qui reprend dans l’ordre, à peine développés dans le sens du bégaiement, les trente-trois titres des cubomanies. La version textuelle des Orgies… est un poème mystérieux et elliptique sur « les trente-trois périodes de ma vie » que Luca a préféré ne pas rendre publique, soucieux, comme Gellu Naum, de laisser entière l’énigme du trente-trois. Dans le texte inédit le Liber mutus est plus explicitement évoqué : « comme rêve, comme réveillée parle, parle, comme réveillé par le mutisme des sons comme réveillé par le mutisme de son rêve ». Gellu Naum recueil dans La Voie du Serpent ses découvertes les plus secrètes. Les textes et les dessins composent ensemble un corpus poétique et initiatique, un traité de sagesse hermétique sur « la liberté de ne pas mourir ». La propre voie de Gellu Naum récupère des éléments d’alchimie, de magie, de mythologie dans un nouvel agrégat nommé par lui-même ailleurs alchipoésie. Edité en 2002, après la mort du poète, Calea Șearpelui devient son « dernier livre », une somme définitive et indépassable.